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L'histoire se déroula voilà fort longtemps, à une époque où les routes n'existaient pas dans la vallée et où les forêts s'étendaient à perte de vue. Seuls quelques sentiers permettaient de traverser le Val d'Arly à pied ou à dos d'âne. En ces temps anciens, Praz-sur-Arly n'était que simples hameaux et les habitants de la vallée dépendaient des seigneurs mègevans. La plupart de ces familles vivaient sur les hauteurs, à la Thona, bien que quelques courageux aient élevé fermes et pâturages près de la rivière, aux Pratz de Megève. Ils y faisaient paître vaches, chevaux et moutons, veillant sur leurs troupeaux mais aussi sur l'Arly, une rivière capricieuse dont les eaux souvent grondantes emportaient les plus imprudents. Il faut dire qu'à cette époque, de grands glaciers dominaient encore Megève, entraînant de fréquentes crues des torrents. Hormis cela, la vie était bien agréable aux Pratz de Megève. Ses habitants voyaient souvent passer colporteurs et marchands qui échangeaient entre le Faucigny et la Combe de Savoie. Leur passage était toujours signe d'animations et de nouvelles sur le pays.
Mais hélas, tout changea par un matin de printemps. Un berger qui était parti en champs avec ses bêtes revint bien plus tôt qu'à son habitude. Il soufflait terriblement. Chacun se demanda ce qui avait bien pu lui arriver. Le plus étrange est que, malgré sa course, il était tout pâle et non rougeot comme on aurait pu s'y attendre. L'homme eut du mal à raconter sa mésaventure. Puis il parvint enfin à expliquer l'incroyable. Alors qu'il arrivait dans le pré, un dragon aux narines écumantes et au regard de braise s'était rué sur le troupeau et avait dévoré plusieurs moutons. Le berger n'en réchappa que par miracle. Les habitants crurent d'abord que l'homme avait perdu la raison. Mais, après vérification, ils durent bien admettre l'inconcevable : un dragon avait élu domicile près du Nant-du-Cheval.
Ha, il n'était pas bête le dragon, loin s'en faut. L'endroit était luxuriant, le torrent était généreux et le gibier ne manquait jamais en cet endroit. C'était aussi le lieu de passage vers Megève et le monstre ne dédaignait pas croquer de temps à autre le voyageur égaré ou le paysan imprudent.
La situation devint vite intenable pour les gens de la région. Les bergers étaient terrifiés à l'idée de rencontrer le monstre. Les marchands et les colporteurs en vinrent rapidement à éviter le Val d'Arly, préférant faire de grands détours plutôt que finir dans l'estomac de la bête. On fit venir le vieux curé de la paroisse afin d'exhorter le monstre à quitter les lieux à grands renforts de prières et d'eau bénite. Ce fut un terrible échec et le vieil homme eut juste le temps de déguerpir, évitant de peu les crocs du dragon en furie. Les habitants en virent alors à appeler des mages pourtant très mal vus des habitants, fidèles à l'église. Mais rien n'y fit. A la fin de l'été, le dragon était toujours là et ne semblait pas enclin à quitter ce lieu si giboyant.
Un soir, les villageois se réunirent à nouveau. Le vieux Muffat, l'un des plus gros éleveurs du village, se plaint de toutes les bêtes qu'il avait perdu au fil de la saison. Beaucoup firent mine de le plaindre, sauf le père Grosset. Pourtant, lui aussi avait perdu des bêtes, et même un berger. Mais il ne se serait jamais apitoyé sur un Muffat. Il faut dire que de vieilles querelles opposaient les chefs des deux plus grandes familles du vallon. Chacun y alla de son idée pour se débarrasser du dragon. Mais aucune ne paraissait digne d'intérêt. Nul ne voulait vraiment prendre le risque de devoir mettre en pratique une éventuelle bonne idée. Et puis, seuls les deux grands clans des Pratz, les Grosset et les Muffat, pouvaient espérer rassembler suffisamment de bras pour affronter le monstre. Les deux chefs de famille le savaient bien mais n'osaient guère prendre les devants. Sûr que la capture de la bête donnerait au clan un prestige immense, bien au-delà du Vald'Arly. Mais un échec eut entraîné la risée de toute la population. Les autres villageois étaient exaspérés et finirent par se mettre en colère. A force de palabres, on en vint à une chose presque inconcevable pour les gens du pays. Muffat et Grosset firent alliance et décidèrent d'un plan pour chasser le dragon. Les fils aînés de chaque famille furent désignés pour partir épier ensemble tous les faits et gestes de l'animal. Il fallait tout savoir de la bête et trouver enfin ses faiblesses.

Cela ne se fit pas sans mal car l'affaire était dangereuse. Mais, après bien des semaines, les deux familles se sentirent prêtes à passer à l'action. C'est ainsi qu'au tout début de l'hiver, par un bel après-midi, les hommes les plus téméraires se mirent en route vers le Nant-du-Cheval. Ils firent de grands détours par les bois dans une neige lourde et épaisse. Ils arrivèrent toutefois au moment qu'ils avaient choisi pour passer à l'attaque. La bête venait comme chaque fin d'après-midi se désaltérer au nant. Les hommes jetèrent courageusement les cordes tressées les jours précédents et enserrèrent le coup de l'animal. Ils tirèrent de toutes leurs forces afin d'étouffer le dragon. Celui-ci rua et se démena en tous sens. Il agrippait les cordes, tentait d'attraper un des manants qui avaient osé le défier. Mais les liens étaient solides et les flammes ne pouvaient s'échapper de la gorge tenaillée. Malgré les coups de griffes et la lutte désespérée de l'animal, les hommes parvinrent à se rapprocher de l'Arly qui coulait en contrebas. Il fallait faire vite. Les paysans s'essoufflaient et les cordes commençaient à glisser le long des écailles poisseuses de la bête. Le talus fut enfin atteint et, dans un dernier effort, le groupe parvint à déséquilibrer l'animal et à le précipiter dans les flots tumultueux de la rivière. Le torrent, grossi par le mauvais temps de ce début d'hiver, engloutit le terrible dragon qui périt noyé.

Cet acte héroïque marqua la réconciliation des Muffat et des Grosset. Leur exploit fut fêté dans toute la vallée. La vie reprit rapidement son calme et l'on raconta encore longtemps cette histoire dans les veillées. Aujourd'hui, nul ne croit plus en l'existence des dragons. Pourtant à la sortie de Praz-sur-Arly, près d'un petit ruisseau qui sépare le village de sa grande voisine Megève, un lieu porte un nom bien étrange qui intrigue toujours les promeneurs : « Tirecorde ».
Texte de Yann Jaccaz, d'après le récit transmis par Clément Grosset (publié dans le numéro 8 des Echos de Praz, en mars 1998
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