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Les [CONTREBANDIERS] du Val d’Arly

En-tête générale - 1

Lorsque la Savoie devient française en 1860, une zone franche, exempte de taxes, est créée. Praz-sur-Arly en fait partie. La frontière de cette zone est la limite avec Flumet. Les habitants organisent alors un vaste réseau de contrebande avec le reste du Val d’Arly.

Traditionnellement, la Savoie, territoire aux multiples frontières, était un terrain de jeu très apprécié des contrebandiers de tout poil. Nos terres de Savoie ont nourri des individualités singulières capables de développer des stratégies mercantiles allant des très honnêtes colporteurs, chargés de ballot et vendant leurs camelotes dans les campagnes étrangères, aux bandes violentes et organisées du XVIIIe siècle – les « Mandrins » – qui orchestraient un trafic entre la Suisse, la Savoie et la France en passant par une myriades de petits trafiquants profitant de données économiques avantageuses pour s’affranchir des règles et s’édicter leurs propres codes commerciaux.

Pour l’heure, en cette fin de XIXe siècle, la « profession noble » (1) qui nous intéresse a été générée par une situation politique particulière : l’Annexion de la Savoie à la France. Depuis 1815, la Savoie est redevenue une province du Royaume de Piémont-Sardaigne qui étend ses états de part et d’autre des Alpes. Les princes régnant sur ces territoires sont fils de la Maison de Savoie et ambitionnent de prendre la tête d’une Italie enfin unifiée.

Peu avant 1860, Victor Emmanuel II conclue avec Napoléon III  des accords de cession de la Savoie à la France en échange d’une aide militaire pour libérer le nord de l’Italie de l’envahisseur autrichien. Or, de tout temps, la capitale économique des provinces de la Savoie du nord est Genève. Aussi, en devenant françaises, les populations concernées perdent  leurs avantages et ceci ne les laisse pas indifférentes ; elles seraient alors prêtes à rallier la confédération helvétique plutôt que de subir ce rude contrecoup économique. Pour éloigner ces craintes et garder l’unité des territoires, il est décidé en même temps que la Savoie devient française, de créer une Grande Zone franche comprenant le Chablais, le Faucigny et le Genevois à l’exception d’Annecy et ses environs.

En 1816, le traité de Turin avait déjà permis la création de la « zone sarde de Saint-Julien » garantissant des échanges hors taxes de douanes entre Genève et la Savoie ; puis, en 1829, la zone de Saint-Gingoph était venue renforcer ce dispositif. Mais, avec ce nouvel espace de taille considérable, plus des trois quarts de l’actuel département de la Haute Savoie se retrouvent alors exempts de tous droits douaniers à l’import et à l’export. Dès lors, les habitants bénéficiant de cette envieuse situation vont se livrer à un dangereux mais fructueux trafic de part et d’autre des lignes frontières : la contrebande s’organise améliorant sensiblement l’ordinaire plutôt frugal des habitants de nos rudes pays de montagnes.

Praz-sur-Arly, de par sa position en limite des deux départements nouvellement nés de l’Annexion, est idéalement placée sur « la ligne » frontière de la fameuse  zone. Les crêtes surplombant le village sont autant de passages possibles pour écouler des marchandises revendues jusqu’à six fois leur prix d’achat. Tout est bon pour ce juteux commerce : bien sûr, les traditionnels « tabac, café, sucre » passent effrontément la frontière ; mais aussi allumettes, bestiaux, volailles, vêtements, articles de merceries et autres matériaux de construction…

L’épicerie située à la place de l’actuelle «Auberge des deux Savoie » est un haut lieu de l’approvisionnement local et la cachette aménagée sous l’escalier montant à l’étage  reste célèbre. Un poste de douanes est bien entendu installé pour surveiller et empêcher ces pratiques illicites. Il  n’est pas implanté sur la frontière au lieu dit le « Joras » mais il occupe une place stratégique dans le village voisin de Flumet, près du pont de Bellecombe. Les douaniers venus d’autres régions de France résident à « l’Hôtel des Balances » dans ce même village.  Très vite surnommés « gapians » par la population locale, ils se livrent à  un jeu de chat et de souris avec les contrebandiers qui rivalisent d’imagination pour leur échapper. Ces hommes armés et vêtus de costumes bleus à liserés rouges arpentent les crêtes, et sont toujours prêts à crier « Halte à la douane ! » à la première rencontre suspecte. Ils n’hésitent pas, non plus, à fureter à Megève, les jours de marché, pour surprendre quelques conversations compromettantes.

La tradition populaire s’est largement nourrie de cette période épique où chacun, à son niveau, pouvait entrer dans le système frauduleux. Femmes et enfants étaient de la partie, les premières usaient de leurs jupons dont les replis étaient propices à de nombreuses cachettes ; les seconds étaient mis à contribution lors de leurs innocents allers et venus d’écoliers, le cartable de bois en bandoulière… Des hommes téméraires n’hésitaient pas à monter les semelles de leurs chaussures à l’envers pour simuler le sens inverse de la marche, ou à utiliser des ficelles pour tirer discrètement la marchandise, peu après avoir dépassé le poste de douane. Plus audacieux encore, celui qu’on a appelé le « Pauvre à la croix » parcourait les sommets chargé d’une croix évidée garnie de denrées diverses. Sa dévotion le tenait à l’abri de la fouille et son stratagème aurait pu durer encore longtemps si son coffre « sacré » de s’était lourdement écrasé au sol lors d’un  passage à la douane répandant ainsi son butin sous les yeux incrédules des « gapians ».

D’autres encore se rendaient en Suisse voisine par le col des Montets afin d’acheter à prix plus intéressants des marchandises et avalaient les longues heures de marche, lourdement chargés au retour. Lors des sorties nocturnes, mieux valait ne pas être découvert et si le cas se présentait, il fallait abandonner la marchandise et prendre ses jambes à son cou ! Les douaniers usaient alors de leur droit à se servir dans les denrées saisies.

En 1923, la France met un terme à cette situation de privilèges dont jouit la Savoie du nord en supprimant la Grande Zone et en remettant les postes de douanes sur les frontières de l’état. Alors, côté Val d’Arly, la contrebande n’a plus de raison d’être, les chalets d’alpages reprennent leur rôle d’abris précaires pour la vie pastorale ; le temps des cachettes pour la camelote à écouler de l’autre côté de la ligne est bien fini. Les versants abruptes retrouvent leur quiétude et « les chemins de contrebande se sont transformés en pistes de ski générant dorénavant des profits légaux » (2)

(1)  et (2) Joseph Lamon, La contrebande entre le Valais et la Savoie

 

Marie-Paule Périnet-Marquet, guide du Patrimoine des Pays de Savoie- Avril 2013

 

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